Couture n°29 : quand la mode (re)pare

Couture n°29 : quand la mode (re)pare

Rencontre avec Florence, fondatrice de la Maison Jaïa

À l’occasion de notre vente Couture n°29 du 28 mars à Rennes, mettant à l’honneur des pièces de grandes maisons, nous avons souhaité donner une dimension particulière à notre catalogue printemps-été. Au-delà des créations, des matières et des signatures iconiques, cette sélection raconte une histoire. Celle de la féminité, de la transformation et de la reconstruction.

Pour incarner cette collection, Juliette Jourdan, commissaire-priseur des ventes Couture chez Ouest Enchères Publiques, a choisi Florence Lévêque, fondatrice de la Maison Jaïa. Cette dernière nous fait le plaisir de nous parler de son parcours et de cette collaboration à travers cette interview.

Peux-tu nous raconter ton parcours ?

J’ai évolué pendant plus de 20 ans dans les métiers du conseil, en tant que consultante en entreprise, notamment autour de la connaissance client et du parcours client. J’ai toujours eu un profil d’entrepreneuse, avec cet esprit analytique.

Puis, en 2017, à l’âge de 43 ans, j’ai été diagnostiquée d’un cancer du sein.

J’ai été très bien soignée à Rennes. Mais j’ai aussi abordé cette période avec un regard critique, en prenant du recul sur ce que je vivais. J’ai rapidement identifié un manque : celui des soins de support. C’est-à-dire tout ce qui est non médicamenteux, complémentaire à la médecine traditionnelle (le soutien psychologique, la diététique, l’activité physique adaptée…), qui joue un rôle essentiel sur la qualité de vie. Et pourtant, ces propositions restent encore limitées dans les établissements de santé. 

En parallèle de mon traitement, j’ai commencé à imaginer un autre parcours, complémentaire. Un espace où l’on prend soin autrement. Pour l’après.

Parce qu’en effet, une fois le traitement terminé, le rythme est bouleversé et les sujets psychiques remontent. Pendant les soins, on est des machines. Après, on réalise… et on comprend qu’on a failli mourir. Et avec cette prise de conscience surgissent l’angoisse, la peur, et parfois un profond sentiment de solitude, voire d’abandon. Revenir à “la vie d’avant”, c’est compliqué.

« On a envie de retrouver ce qu’on était. Mais après, c’est différent. Et ce n’est pas forcément moins bien. »

Qu’est-ce qui t’a amenée à créer la Maison Jaïa ?

Après cette expérience, je ne me sentais plus à ma place dans mon métier. J’avais besoin de donner du sens, de transformer ce que j’avais vécu en quelque chose d’utile. Pendant deux ans, j’ai mené une phase de consultation auprès des acteurs de santé, pour être alignée avec les structures et fédérer une communauté. Aujourd’hui, je suis patiente ressource, ce qui me permet d’être légitime, d’être écoutée… et surtout entendue.

La Maison Jaïa a donc ouvert ses portes le 14 avril 2025. Notre mission, c’est d’accompagner les personnes dans l’après-cancer, les aider à retrouver leur place — parfois une nouvelle place — et améliorer leur qualité de vie. C’est un lieu de transition, un trait d’union entre l’hôpital et le retour à la maison. Un espace ressource, où l’on prend enfin du temps pour soi.

« Le post-cancer, c’est un peu comme un handicap invisible. Notre rôle, c’est de rendre visible l’invisible. »

Les parcours durent en moyenne cinq moi. Aujourd’hui, la structure rassemble 35 intervenants, deux salariés, et quatre patientes partenaires, formées pour accueillir et accompagner les nouveaux arrivants. C’est une démarche construite par des patients, pour des patients, avec des patients. 215 patientes ont déjà accueillies.

Comment cette épreuve a-t-elle transformé ton regard sur le corps et la féminité ?

L’impact est à la fois physique, psychologique et émotionnel. Le corps devient douloureux, marqué par les traitements. Et forcément, ça joue sur l’image de soi.

Dans cette période de vulnérabilité, le mouvement devient essentiel. Il faut réapprendre à bouger, à retrouver de l’énergie, de l’envie. Mais on est fragilisé, et c’est difficile à comprendre pour quelqu’un qui ne l’a pas vécu.

Qu’as-tu ressenti lorsque Juliette t’a proposé d’incarner cette collection ?

C’était une expérience totalement nouvelle pour moi. J’ai été très honorée que Juliette pense à moi pour représenter un événement comme celui-ci. Je me suis amusée. Ça m’a permis de faire un pas de côté, de sortir de ma zone de confort.

Je n’ai pas toujours été à l’aise avec mon image. Mais aujourd’hui, j’ai gagné en maturité, en sérénité. Et c’est ça que j’avais envie de transmettre. C’était le bon moment. Je me sens alignée. Et je pense sincèrement que je n’aurais jamais fait ça si je n’avais pas été malade.

Quel message souhaites-tu passer à travers cette expérience ?

Aujourd’hui, je vis différemment… mais je vis plus. Plus intensément. Je réfléchis moins, j’ose davantage. Cette épreuve m’a donné une force. Si je peux transmettre quelque chose, c’est de l’espoir. Et aussi aider à mieux comprendre ce que vivent les personnes après la maladie. Parce que l’incompréhension des personnes extérieures rend parfois les choses plus difficiles.

Figure pour la vente Couture n°29, un choix qui a du sens

Juliette, pourquoi avoir pensé à Florence en tant que figure pour cette vente Couture ?

Maître Juliette Jourdan, commissaire-priseurL’idée des femmes fortes et porteuses de projets me guide toujours. Le parcours de Florence, son engagement et ce qu’elle incarne ont résonné comme une évidence.

Par ailleurs, la question de la réparation de l’estime et de la confiance chez les femmes concernées par la maladie me touche profondément. La mode “re-pare”, au sens de parure, mais aussi au sens de réparation.

À travers cette collection, nous voulions raconter cela : une féminité qui se reconstruit, qui s’affirme, et qui rayonne différemment.

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